Indépendance et sécurité: divergences de vue

Les journalistes indépendants et leur sécurité constituent tout un débat. Au cours de notre reportage, nous avons naturellement été confrontés à plusieurs points de vue sur le sujet, plus ou moins divergents. La question de la sécurité des indépendants est sujette à de plus en plus de débats dans les grandes rédactions au fil des conflits.Simon Marr, Colin Pereira et Vaughan Smith ont leurs opinions bien arrêtées sur le sujet.

Simon Marr, directeur du département « High Risk » de la BBC

 SimonMarr

Le problème pour la BBC quand un freelance nous propose un reportage, de la matière, est que nous n’allons pas l’accepter à moins que ce freelance ne nous prouve qu’il a pris toutes les précautions pour son reportage.

L’objectif est de les dissuader de prendre des risques inutiles. Si au contraire nous l’achetons, cela risque d’être ressenti comme un encouragement à prendre à nouveau des risques.

Par contre, si nous vous commandons un reportage et que vous n’avez pas l’entraînement que nous considérons comme nécessaire, il est de notre responsabilité de vous donner cette formation. Le problème est aussi bien entendu que les freelances ont peu d’argent pour investir dans leur sécurité.

Est-ce que les industries médiatiques seraient prêtes à entraîner les freelances gratuitement? Nous le faisons, occasionnellement.

Des organisations comme le Rory Peck Trust offrent de temps à autres des bourses pour permettre l’accès à ces formations pour les freelances. Nous ne pouvons nous permettre d’entraîner tout le monde, nous avons nos propres équipes.

 

Simulation de checkpoint - Formation de la BBC, juin 2014.
Simulation de checkpoint – Formation de la BBC, juin 2014.

Colin Pereira, directeur du département « High Risk » de ITN

Les journalistes freelances ont clairement leur place dans le domaine de l’information. La question ne se pose pas. Ils se rendent parfois dans des zones plus dangereuses, où nous n’irions pas nous-mêmes. Dans certains cas, si nous sommes satisfaits de la façon dont ils ont géré les risques, nous achetons leur production. Le problème c’est que certains journalistes indépendants se rendent si loin sur les zones de conflit pour percer dans la profession.  Ils prennent des risques, risquent leur vie dans l’espoir de se faire un nom. Je pense que c’est une erreur, parce que ce ne sont pas forcément de bons journalistes. Il arrive souvent que la matière qu’ils rapportent soit tout simplement inutilisable. Ils partent pour rien. Dans d’autres cas, la ligne est très mince.

Nous ne voulons pas être paternalistes et dire que non, nous n’achetons pas.

Ils ont fait leurs choix en réalisant le reportage. Mais dans la mesure du possible, nous ferons en sorte de les aider dans le futur. Quand nous travaillons régulièrement avec eux,  ils peuvent recevoir la même formation que nos journalistes. En moyenne, une telle formation coûte environ 3000€, cela varie d’une société à l’autre. Je considère que cet apprentissage fait partie de la formation du journaliste de guerre. Si vous êtes indépendant, vous devez être prêt à mettre l’investissement nécessaire dans votre formation.

Dire qu’on n’en a pas les moyens est une excuse selon moi.

Vaughan Smith, ancien caméraman freelance et fondateur du Frontline Freelance Register

SmithLes industries médiatiques ont une véritable responsabilité par    rapport aux freelances.

Nous en sommes à un stade aujourd’hui où les journalistes indépendants sont particulièrement en danger parce qu’ils ne disposent pas de l’infrastructure que les grands médias possèdent généralement.

Mais également parce que le salaire qu’ils reçoivent est bien trop bas. Bien trop bas pour pouvoir acheter l’équipement de protection nécessaire, ou avoir accès à des formations spécifiques. Et ce n’est pas une situation que l’industrie médiatique a réellement essayé d’améliorer jusqu’à présent. 

Des organisations comme le Rory Peck Trust interviennent pour  soutenir les freelances et leur famille en cas de problème.Mais il s’agit de charité. Ce qui signifie que l’on considère que les journalistes indépendants sont des candidats à la charité, et ça pour moi, c’est un problème.

Elise Feron